L’histoire de la maison avant nous
La maison de pierres dorées du Quercy dont l’origine remonte au mitan du XIXᵉ siècle s’est structurée à partir d’une petite masure rurale en s’augmentant peu à peu d’une habitation au-dessus d’une cave, d’une grange et d’un hangar : ces adjonctions progressives ont composé un ensemble propice à une exploitation agricole modeste, mais complète. Au début du XXe siècle, elle devait s’enduire d’un crépi demi-deuil à la mode dans toute la contrée, puis le perron s’est transformé en terrasse bordée de balustres, surmontant des espaces ouverts destinés aux clapiers à lapins. Un poulailler dans le pré « de derrière », des étables à cochons, un potager bien garni, des allées de fraisiers, des pêchers ponctuant les rangées de vignes fuyant devant la maison : tous les ingrédients d’une autarcie nourricière étaient réunis pour s’accommoder à une économie typique de la polyculture et aux modes de consommation de l’époque, d’une guerre à l’autre et ensuite, jusqu’aux glorieuses.


À ces nécessités de vie se sont greffées des visions esthétiques discrètes, mais vivaces : au-dessus de la porte de la grange une arcade aux pierres taillées et ajustées finement a conféré une dimension d’entrée solennelle, les balustres sur la terrasse ont rappelé les balcons ajourés des demeures plus nobles, les rangées de génoises sous l’avant-toit de la maison ont apporté un raffinement élégant. Le jardin a pris ses airs d’agrément avec des plantations d’arbres, qui ont longé plusieurs générations : un pin parasol à la tête majestueuse comme les pins romains avait donné le la, tandis qu’un cyprès d’Arizona venu d’une forêt vosgienne, des sapins aux branches chargées de neige et des pins bleus animaient de leurs couleurs le paysage immédiat bercé de roses et d’oiseaux, comme une invitation à prolonger la vue sur le paysage ample et graphique qui se déploie au-delà devant nos yeux étonnés de cette beauté.
Au fil des décennies, la transformation de la maison et de son milieu a conjugué le respect de l’authenticité originelle et le désir d’une ouverture à un imaginaire plus actuel et plus diversifié : les murs ont été peints en jaune pour mieux capter le soleil, le jardin a été aménagé avec des murets de pierres sèches et des lignes de buis, d’autres arbres ont prospéré, l’olivier d’Athéna, le chêne de Zeus, le tilleul d’ombrage, le ginkgo biloba aux feuilles d’or, un monde cosmopolite avec en son centre la maison aux allures toscanes. Familiarité et originalité confectionnent aujourd’hui une ambiance accueillante, où il faut bon se replonger dans l’histoire et rêver à des horizons proches et lointains à la fois.
Le chêne, c’est aussi l’arbre du Quercy, pourvoyeur de truffes en symbiose avec ses racines, joyaux de la gastronomie rare. Ces champignons précieux avaient fait l’objet d’un commerce actif que plusieurs générations avaient mené en installant un atelier familial tout près de la grange : des scènes irreprésentables de nos jours, puisque certains soirs d’hiver, les paysans devenus commerçants ramenaient de leurs marchés deux tonnes de truffes noires sur les tables ; ils triaient, brossaient, canifaient, calibraient les truffes qui par chemin de fer allaient sur d’autres tables, dans les restaurants parisiens les plus prestigieux. Des mains calleuses, mais délicates, ces « diamants noirs » partaient du Théron briller vers des plaisirs inégalés. La mémoire chemine avec le rêve : pour retrouver quelque part, dans un coin de la maison, de la grange ou du jardin, le parfum unique de la truffe, l’esprit du lieu, le charme de l’incomparable.
Geneviève Besse-Houdent, qui est née et a grandi dans cette maison. Avril 2025.